100 – Portrait du jour : Catherine Ecole-Boivin, écrivain, biographe, romancière, auteure du roman « La Métallo »

                                         Catherine ECOLE-BOIVIN © DRPrix

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« … Ce rapport charnel avec les machines m’a interpellée et j’ai repris les enregistrements des femmes que j’avais interrogées à Couëron. Je suis entrée dans cette usine avec Yvonnick, parce qu’elle a su me parler des hommes. Je suis allée voir les hommes également, parce qu’ils ont su me parler des femmes. Ces retraités m’ont tous confié le manque « d’elle » la manque de l’usine, les réveils en sursauts à l’heure de changements de bobine du laminoir, ils m’ont confié les surnoms, les rires, la sueur et le courage. Ils ont partagé avec moi la joie au travail, dans cette usine, à cette époque où le travail voulait dire quelque chose, valait quelque chose. C’était avant 1980. Avant le démantèlement de la production industrielle française. J’ai ri avec eux émerveillée par leur langage, une langue rude, si âpre qu’elle en devient poétique … »

Le Carnet de l’histoire de la justice, des crimes et des …développe la rubrique Portrait du jour – Criminocorpus  et ouvre ses pages aux fidèles lecteurs du site.

Pour son centième portrait du jour, nous recevons Catherine Ecole-Boivin, écrivain, biographe, romancière, auteure du roman  La Métallo « d’une vie peuplée d’étincelles, le portrait empreint d’humanité du monde ouvrier. »

Originaire de la Hague en Normandie, diplômée d’un Master 2 en Sciences de l’Education, elle est aujourd’hui professeur de Lettres-Histoire. Elle s’attache à raconter dans ses ouvrages l’histoire, vraie, des plus humbles et les gestes oubliés. Ce travail sur la mémoire, cette écriture de la transmission sont au cœur de son œuvre. Elle a notamment publié Paul dans les pas du père d’après les mémoires de Paul Bedel, agriculteur de la pointe de la Hague, préfacé par Didier Decoin (Ouest-France, 2007) et Les Bergers blancs , (Albin Michel, 2011) qui a reçu Prix Reine Mathilde en 2011.

Bienvenue Catherine sur le carnet de l’histoire de la justice, des crimes et des…

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« Catherine Ecole-Boivin est professeur de lettres-histoire géographie dans un grand lycée à Saint-Nazaire construit dans les années 1950. Le matin les goélands sur le toit de son lycée l’accueillent et lui rappellent qu’elle a été conçue et est née sur une presqu’île. Celle de la Hague tant décriée et diffamée, alors qu’elle est au départ et toujours une terre antique brassée par les grands vents, armée ses hautes falaises tapissées de bruyère préservées. Elle a emporté son pays et son paysage sauvage avec elle depuis presque 20 ans pour Nantes, puis plus au sud où elle s’est installée maintenant à quelques kilomètres de l’océan toujours.

Enfant elle a lu Arsène Lupin, puis Boileau-Narcejac et Agatha Christie. Adulte elle a lu des œuvres poétiques, des romans et récits de Julien Gracq, Maupassant l’émeut et la philosophie la passionne. Elle aime les descriptions de Colette, la justice de l’œuvre de Jacques Prévert. Les textes précieux d’Etty Hillesum, la vérité profonde et insupportable des mots de Charlotte Delbo.

Pour cette rentrée littéraire 2018, elle a aimé Chien-Loup de Serge Joncour, Quand Dieu boxait en amateur de Guy Boley, et lit La toile du Monde d’Antonin Varenne en ce moment, des livres où les 5 sens se déploient au fil des mots et déplient les textes. A la mort de sa mère Nicole en 2000 elle a commencé à écrire les parcours de vie, cherchant à fixer la mémoire et la trace par plusieurs moyens, après avoir essayé la peinture elle a finalement choisi l’écriture. Elle est connue pour être la biographe du paysan philosophe et avocat de la terre Paul Bedel auquel elle a consacré trois ouvrages.

Elle ne cesse d’interroger et surtout écouter les témoins de notre siècle. Pour son dernier roman  « La métallo » chez Albin Michel, les entretiens ont commencé près de Nantes en 2005. Elle s’intéresse non pas aux vies de personnes célèbres mais elle célèbre les vies simples et dignes. En un mot elle enquête.

Racontez-nous la genèse du livre : J ‘ai vu dans une émission et dans les journaux en 2014 des hommes en colère, ils portaient des brassards noirs car leur laminoir à Basse Indre (Arcelor Mittal) venait de s’éteindre, d’être débranché alors même qu’il était encore en pleine santé, les politiques avaient décidé de l’euthanasier. Cet enterrement solitaire m’a révoltée. Ce deuil ignoré avait lieu à l’entreprise Arcelor Mittal de Basse-Indre, anciennement JJ Carnaud où avaient travaillé comme ouvriers de nombreuses personnes que j’avais interrogées il y a quelques années.

Certains ouvriers avaient les yeux rouges, d’autres résignés semblaient déjà connaître ce qui adviendrait de cette belle usine bercée par la Loire : bientôt d’autres camarades partiraient, ne seraient pas remplacés et peu à peu sans humains pour lui tenir compagnie, l’usine mourrait à son tour. En assassinant leur laminoir on venait d’arracher le cœur de leur usine.

Ce rapport charnel avec les machines m’a interpellée et j’ai repris les enregistrements des femmes que j’avais interrogées à Couëron. Je suis entrée dans cette usine avec Yvonnick, parce qu’elle a su me parler des hommes. Je suis allée voir les hommes également, parce qu’ils ont su me parler des femmes. Ces retraités m’ont tous confié le manque « d’elle » la manque de l’usine, les réveils en sursauts à l’heure de changements de bobine du laminoir, ils m’ont confié les surnoms, les rires, la sueur et le courage. Ils ont partagé avec moi la joie au travail, dans cette usine, à cette époque où le travail voulait dire quelque chose, valait quelque chose. C’était avant 1980. Avant le démantèlement de la production industrielle française. J’ai ri avec eux émerveillée par leur langage, une langue rude, si âpre qu’elle en devient poétique.

Peu à peu avec Yvonnick, je suis entrée en elle dans cette usine qui donne tant de larmes à ceux qui la quittent, j’ai avancé avec mes mots dans sa gueule de baleine, béante et joyeuse. J’ai cherché cette joie pour vous la transmettre, parce que ceux dont on ne parle pas, ceux qui n’ont pas leurs noms sur les plaques des rues ont tant de choses à nous dire d’une usine dans laquelle ils ont passé la moitié de leur existence, une usine dont le laminoir donnait le rythme, soufflait le jour, soumettait à sa nuit.

Pourquoi une femme ? Pour les années formica, les années où on ne peut pas porter des pantalons et où même l’habit n’est pas pratique pour elles, pour le côté d’Yvonnick héroïne de mon roman « pas belle » et donc non conventionnel car les héroïnes doivent être belles si elles veulent survivre (et avoir du succès dans un roman !) alors que dans la vie en vrai, les femmes sont ordinaires et souvent formidables, surtout les ouvrières. La mienne a appris à lire grâce au catalogue Manufrance.

J’aimais l’idée d’évoquer la différence de salaire également entre les hommes et les femmes.

J’aime l’idée de sa vie amoureuse forte, coléreuse comme elle, remplie d’étincelles, non conventionnelle, elle vit jusqu’au bout de son corps la vie qu’on lui impose.

J’aimais l’idée de son enfant différent qui ne pose pas plus de problèmes que cela, il est intégré dans la communauté naturellement sans trop de violence ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

J’avais beaucoup raconté la terre et les ouvrières jamais, j’ai beaucoup appris sur le rapport aux machines, sur la joie au travail hors des clichés de misère que l’on nous transmet continuellement, ce qui n’empêche pas ma révolte contre les salaires miséreux, les conditions physiques que les ouvriers ont connues à ce moment du livre. Les yeux brûlés, les poumons séchés … mais une vie ensemble, d’amitié et de solidarité, une vie reliée aux petits bouts de temps grappillés ici et là. Yvonnick est autonome et digne, c’est « un homme comme tout le monde » elle tient à sa place et à y rester près de la machine à couper les plaques quelle trie et porte avec ses bras forts.

J’aime les expressions, la langue, une musique, j’aime la découvrir, c’est pour moi comme un paysage quand je l’entends, quand j’entends des phrases comme « je suis tombée aux hommes » dans une phrase on a des milliers d’années d’histoire derrière et devant nous. »

 

 

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