79 – Portrait du jour : Ludivine Bantigny, « une intelligence vive au présent féminin »

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« … On entend de temps en temps Ludivine Bantigny sur les ondes, sur France culture notamment. On la découvre à la télévision pour des documentaires – elle a notamment été conseillère historique et a interprété un rôle dans 68, la plus grande grève du siècle en direct de Dimitri Kourtchine et Gilles Perez diffusé sur France 3 en avril 2018 – ou pour l’émission 28 minutes sur Arte – elle y intervient comme chroniqueuse dans le « club » du vendredi. De fait, c’est une historienne engagée pour qui le temps presse : elle souhaite consacrer ses prochaines années de recherche à explorer des expériences politiques alternatives, des pensées et pratiques d’un monde où le marché ne serait pas un grand totem, où la concurrence cesserait de nous accabler, où l’exploitation ferait place à l’émancipation… » 

Le Carnet de l’histoire de la justice, des crimes et des …développe la rubrique Portrait du jour – Criminocorpus  et ouvre ses pages aux fidèles lecteurs du site.

Pour son 79ème Portrait du jour – Criminocorpus, le blog d’informations  reçoit avec infiniment de bonheur une très noble et jeune dame, l’historienne Ludivine Bantigny.

Depuis longtemps j’ai suivi les travaux de Ludivine … et j’ai été particulièrement touché sur ceux effectués sur la jeunesse et notamment de la guerre d’Algérie … Un peu de mon histoire familiale : un père jeune rural rappelé pour une guerre sans nom …

A Crimino on aime bien Ludivine Bantigny : Une jeune intellectuelle qui a su rester humble et sincère…

Bienvenue au Club Ludivine. Ph.P.

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« Ludivine Bantigny est historienne, maîtresse de conférences à l’université de Rouen et chercheuse associée au Centre d’histoire de Sciences Po Paris. Elle a travaillé sur la jeunesse, les générations, les formes de socialisation et d’engagement au XXe siècle et notamment de la guerre d’Algérie à nos jours. Ces dernières années, sa recherche a été consacrée à l’événement 1968 et aux différentes mobilisations qui l’ont suivi (luttes sociales, féminismes, « révolution sexuelle », cultures politiques). Elle s’intéresse actuellement à l’histoire des projets de société et des futurs imaginés.

Son habilitation à diriger des recherches, soutenue en octobre 2017 avec Nicolas Hatzfeld pour garant, avait pour thème 1968. L’événement y est d’abord et avant tout vu et analysé comme une grève générale et son déploiement dans le monde du travail a nécessité le dépouillement de très nombreuses archives pour décentrer le regard par rapport à Paris, au Quartier latin et au monde étudiant – bien que celui-ci n’y soit pas négligé pour autant. Archives des comités de grève, des comités de quartier et des comités d’action, des syndicats et des organisations, de la police et des Renseignements généraux, des préfets et sous-préfets, des ministères et de l’Elysée : de telles explorations étaient nécessaires pour redonner à ce moment son intensité et sa fascinante diversité. Ce travail entend aussi explorer les questions d’événementialité et de conscience historique surgie dans les moments de temps en suspens. Depuis plusieurs années, Ludivine Bantigny tente en effet de creuser, par une approche tout à la fois théorique et empirique, la notion d’historicité, définie comme la capacité qu’ont les actrices et acteurs d’une société à inscrire leur présent dans une histoire, à le penser comme situé dans un temps non pas neutre mais signifiant. Le temps considéré n’est dès lors pas retenu comme simple grandeur physique mécaniquement mesurable, dans sa durée et dans sa succession, le temps civil du méridien ou de l’horloge atomique. C’est à l’évidence un temps individuel et social, conçu et perçu comme tel. Ces pratiques témoignent d’une conscience historique non seulement prégnante mais en elle-même agissante. Le temps ici est pensé comme sujet de l’engagement, dans la manière qu’ont les protagonistes de le prendre à bras-le-corps, en l’incorporant au cœur de leur expérience comme au sein même de l’événement. En ce sens, l’événement lui-même est littéralement imprégné de temporalités imbriquées, sédimentées et revivifiées et c’est ce qui intéresse entre autres l’historienne dans l’analyse de 1968.

Le champ de recherches qu’explore Ludivine Bantigny porte sur les formes d’engagements politiques et intellectuels, entendus notamment au sens large d’une intelligence collective. La culture politique des gauches de manière générale, dans ses mises en œuvre politiques pratiques, constitue l’un de ses objets de prédilection. Ces approches l’ont conduite à analyser l’historicité des émotions politiques. Le politique ici n’est pas associé à l’affrontement pour le pouvoir et à son exercice, en somme au gouvernement, mais bien plutôt à l’action collective, à l’investissement militant : à l’engagement. Les cultures mobilisent des répertoires d’action et des registres émotionnels propres, jamais figés cependant. En leur sein sont à l’œuvre des imprégnations, des formes d’accommodement et d’ajustement mais aussi de mises à distance, en bref un travail émotionnel. La prise en compte du soubassement émotionnel de la politisation renouvelle l’appréhension des conditions de possibilité qui président aux événements critiques. En cela, elle fait apparaître les émotions dans la puissance de leur étymologie : ce qui meut, ce qui fait (se) mouvoir, ce qui est donc en lien avec l’agir autant sinon plus qu’avec le pâtir. Elle remet également au jour ce que l’émotion, jadis, voulait dire, et renoue avec son sens premier : « disposition dans le peuple à se soulever ».

L’intérêt de l’historienne se porte de longue date sur le croisement entre différents critères contribuant à la construction sociale des identités, en particulier la classe, l’âge et le genre. Elle a consacré plusieurs travaux au genre de l’engagement. L’histoire des sexualités, pour partie liée à l’étude des rôles sociaux de sexe, est l’un des objets connexes de son travail : lorsqu’on aborde les années 1960 et 1970, il est difficile de ne pas s’interroger sur la supposée « révolution sexuelle » qui y a eu cours. Ludivine Bantigny s’est penchée sur le sujet à partir de sources diverses, en tentant de mesurer la pertinence de l’expression.

Ces thématiques ont donné lieu à quelques livres personnels ou collectifs : 1968 de grands soirs en petits matins (Seuil, 2018) ; La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013, rééd. 2019), « Prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? ». Le genre de l’engagement dans les années 1968, (PUR, 2017) avec Fanny Gallot et Fanny Bugnon, Hériter en politique. Filiations, générations et transmissions politiques (Allemagne-France-Italie XIXe-XXIe siècle) (PUF, 2011) codirigé avec Arnaud Baubérot, Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècles) (PUF, 2009) codirigé avec Ivan Jablonka ; des numéros spéciaux de revue comme « Circulations révolutionnaires dans les années 1968 » dans Monde(s). Histoire, espaces, relations, (n° 11, mai 2017) codirigé avec Boris Gobille et Eugénia Palieraki, ou bien encore « Historicités du XXe siècle. Coexistence et concurrence des temps » (Vingtième Siècle Revue d’histoire, n° 117, janvier-mars 2013) codirigé avec Quentin Deluermoz ; enfin, un ouvrage qui lui tient tout particulièrement à cœur parce qu’il a été écrit avec Jean-Claude Vimont, Sous l’œil de l’expert. Les dossiers judiciaires de personnalité, (PURH, 2011).

Son prochain livre s’intitule L’Œuvre du temps. Histoire, mémoire, engagement et paraitra en janvier prochain aux Editions de la Sorbonne. C’est un parcours sur les sentiers du temps. À la rencontre de quelques spectres, des fragments d’un passé personnel, intime parfois même, s’y imbriquent dans le récit historien où des questions taraudantes sont soulevées. Quel est le rapport au temps selon les sociétés ? Quels liens l’histoire peut-elle nouer avec la psychanalyse ? L’écriture de l’histoire peut-elle être neutre – et doit-elle l’être ? Quelle part y occupent les émotions et l’intensité des sensibilités ? Ces pages vagabondent aussi à travers des romans, pour agripper en eux la matière du temps, robuste, charnelle, parfois étourdissante. L’ouvrage part à la recherche d’un temps ravivé où surgit l’intensité historique : le temps de l’événement en particulier. C’est l’occasion d’explorer les rapports de générations, leurs conflits et plus encore leurs solidarités. Le livre s’aventure pour finir sur quelques chemins d’espoir ouvrant sur d’autres temps : des futurs imaginés mais non pas imaginaires pour autant.

On entend de temps en temps Ludivine Bantigny sur les ondes, sur France culture notamment. On la découvre à la télévision pour des documentaires – elle a notamment été conseillère historique et a interprété un rôle dans 68, la plus grande grève du siècle en direct de Dimitri Kourtchine et Gilles Perez diffusé sur France 3 en avril 2018 – ou pour l’émission 28 minutes sur Arte – elle y intervient comme chroniqueuse dans le « club » du vendredi. De fait, c’est une historienne engagée pour qui le temps presse : elle souhaite consacrer ses prochaines années de recherche à explorer des expériences politiques alternatives, des pensées et pratiques d’un monde où le marché ne serait pas un grand totem, où la concurrence cesserait de nous accabler, où l’exploitation ferait place à l’émancipation. Est-ce comme historienne qu’elle s’exprime publiquement ? Oui et non. Oui, parce que ce métier et cette formation ont forgé ses positions, dans l’étude du passé et de ses possibilités, dans ses futurs imaginés. Non, parce que ces engagements la dépassent : ce sont ceux de tout un chacun sur ce qui nous est commun »

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