Les femmes de réconfort : un esclavage d’État ?

Le gouvernement japonais a accepté, le 28 décembre 2015, d’indemniser les 46 « femmes de réconfort » coréennes encore vivantes et reconnu la responsabilité de l’État dans cette tragédie. Longtemps oubliées avant de devenir des héroïnes nationales, ces esclaves sexuelles des occupants japonais continuent de susciter le débat, politique et historique.

Le 28 décembre 2015, après des années de polémique, le gouvernement japonais d’Abe Shinzo [1] a accepté de verser 1 milliard de yens (7,5 millions d’euros) de dédommagement aux 46 « femmes de réconfort » sud-coréennes encore en vie et a reconnu la « responsabilité » de l’État japonais. Selon les autorités sud-coréennes, cet accord sera « définitif et irréversible » si le Japon met en oeuvre les mesures promises qui prévoient le versement de l’argent sur un fonds coréen de compensation. Mais le processus semble au point mort car les victimes refusent ce projet bâti par les autorités sans les consulter. L’histoire de la guerre empoisonne ici encore le présent … (Photographie à la une : Baraques en bois aménagées comme maisons de plaisir de l’armée de terre à Shanghai)

Pierre-François Souyri dans mensuel 424 daté juin 2016 – 3074 mots

Pour en savoir plus voir le billet publié sur le site L’histoire

femmesréconfortParution du livre le 18 octobre 2007 – Pendant l’occupation de la Corée par le Japon, lors de la seconde guerre mondiale, près de 200 000 femmes coréennes ont été kidnappées, déportées, violées, battues, tuées, abandonnées. Peu en ont réchappé, et les survivantes sont restées blessées, physiquement et psychologiquement. Jung Kyung-a, jeune auteure coréenne, raconte avec ce livre l’histoire vraie de ces “femmes de réconfort”, envoyées dans les camps de l’armée japonaise pour y servir d’esclaves sexuelles. Femmes de réconfort retrace les itinéraires poignants d’un médecin japonais chargé de la santé des détenues, d’une fille de colon hollandais et d’une jeune Coréenne, ces deux dernières étant toujours vivantes aujourd’hui. Tout en restant précis et documenté, ce récit expose désormais, par le biais de la bande dessinée, la réalité de ce drame au grand public.

Jung Kyung-a a été lauréate en 2001 du prix Korea Publishing Cartoon Competition pour son premier manga Padam Padam, qui racontait la vie d’Édith Piaf. En 2003, le conflit en Irak la sensibilise à l’impact des guerres sur les femmes et elle commence à travailler sur Femmes de réconfort.

Extrait

Présentation de Heisoon Shin, Représentante permanente du Conseil coréen pour les femmes enrôlées de force comme esclaves sexuelles au service de l’armée japonaise :

Une bande dessinée en quête de vérité

Près de Gwanghwamun, la porte centrale de Séoul, capitale de Corée du Sud, devant l’ambassade du Japon, une manifestation a lieu tous les mercredis sans exception. Une dizaine de Halmuny (anciennes ‘femmes de réconfort’), des membres des associations féministes, des étudiants, des citoyens et même quelques étrangers – y compris des Japonais – y élèvent leurs voix.

“Gouvernement japonais ! Excuses officielles et indemnisations des ‘femmes de réconfort’ victimes de l’armée japonaise devant la justice !” “Rétablissez la vérité historique falsifiée !”

“Contre l’élection du Japon comme membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU !”

Depuis la première manifestation, organisée le 8 janvier 1992 par le Conseil coréen pour les femmes enrôlées de force comme esclaves sexuelles au service de l’armée japonaise, treize ans et cinq mois se sont écoulés. En treize ans, quatre-vingt-dix-sept Halmuny sont décédées. Sur les deux cent quinze victimes de nationalité coréenne officiellement recensées, seules cent dix-huit sont encore en vie à ce jour. L’année prochaine, il pourrait malheureusement y avoir plus de disparues que de survivantes. Durant les manifestations du début des années 1990, les Halmuny victimes cachaient leur visage avec leur chapeau ou des journaux devant la caméra. Cela traduisait leur malaise par rapport au regard de la société. Mais maintenant, elles témoignent tête haute et répondent volontiers aux interviews de la presse. Elles participent même aux manifestations contre la guerre en Irak, ce qui montre le développement de leur conscience sur les droits de l’homme. Les Halmuny sont surtout contentes lorsqu’elles voient des enfants ou des adolescents participer à leur rassemblement. La plupart d’entre elles étaient enrôlées de force dès l’âge de dix ans par l’armée japonaise pour servir d’esclaves sexuelles. Elles ont été privées de leur jeunesse entière. Leur voeu le plus cher : vivre l’expérience d’une vie normale – le mariage et le bonheur d’avoir des enfants.

Naturellement, pour ces Halmuny, rencontrer ces jeunes est un immense plaisir. Les adolescents participant à la manifestation du mercredi sont une dizaine tout au plus. Mais une ou deux fois par an, quelques classes emmenées par leurs professeurs se joignent à eux. Et ces trente à quarante minutes partagées sont un enseignement vivant sur l’histoire et la paix, pour les jeunes générations. Ce livre est l’histoire des Halmuny, victimes de l’esclavage sexuel par l’armée japonaise, qui crient à se déchirer la voix devant l’ambassade du Japon, depuis plus de treize ans. C’est une recomposition de l’histoire de ces femmes après de minutieuses recherches documentaires. Ce n’est pas un livre d’histoire difficile à lire, grâce à l’imagination et à la créativité de la dessinatrice. Même si la Corée est libre depuis plus de soixante ans, nos Halmuny ne sont pas libérées. Toujours prisonnières des souffrances du passé, elles font encore des cauchemars, d’autant plus que l’État japonais nie officiellement toute responsabilité dans ses violations flagrantes des droits de l’homme.

Si les jeunes comprennent la vérité de l’histoire décrite dans ce manhwa et si, à leur tour, ils transmettent cette éducation aux générations futures, alors la vérité se répandra malgré le déni du Japon et nos Halmuny connaîtront enfin la libération.

  • Éditeur : Six Pieds sous Terre (18 octobre 2007)

 

Vérité sur les « femmes de réconfort » de l’armée japonaise

Soldats japonais attendant leur tour dans une longue file allant jusqu’à l’extérieur de la maison de réconfort

Soldats japonais attendant leur tour dans une longue file allant jusqu’à l’extérieur de la maison de réconfort

Le terme « femmes de réconfort » désigne les jeunes filles ou femmes qui étaient exploitées comme esclaves sexuelles dans les « maisons de réconfort » installées par l’armée impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1932, le Japon a mis en place le système des « maisons de réconfort » et y a mobilisé un grand nombre de femmes des pays colonisés ou occupés

Le dispositif des « femmes de réconfort » se démarque bien des autres violences sexuelles en temps de guerre, en ce qu’il a été organisé au niveau institutionnel. Autrement dit, c’est un organisme d’État qui a pris l’initiative de fournir des femmes des pays colonisés ou occupés à ses soldats comme esclaves sexuelles. C’est sans équivalent dans l’histoire du monde. Aucun autre pays que le Japon n’a institutionnalisé un tel système militaire de mobilisation forcée et d’esclavage sexuel de femmes.

L’armée japonaise a mis en place sa première « maison de réconfort » en 1932. Depuis, elle n’a cessé de multiplier ces établissements jusqu’au 15 août 1945, le jour de la capitulation de son pays, dans de nombreuses régions occupées de l’Asie-Pacifique telles que la Chine, l’Indonésie, Singapour, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et Guam. Au début des années 1930, l’installation des maisons de réconfort restait limitée au continent chinois. Mais elle s’est propagée en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique avec l’expansion de la guerre. Gérées et contrôlées par l’armée japonaise, ces maisons de réconfort ont été déplacées pour être réinstallées partout où allaient les troupes…

Pour en savoir plus voir le billet publié sur le site world.kbs.

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