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Travail féminin : retour à l’ordre ! – L’offensive contre le travail des femmes durant la crise économique des années 30

Travail féminin : retour à l'ordre ! - L'offensive contre le travail des femmes durant la crise économique des années 30 Parution du livre 22 juin 2012  – La crise économique des années 1930 s’accompagne d’une véritable offensive contre l’activité professionnelle féminine dans les services publics.

Dans l’ensemble des pays industrialisés, le travail des femmes fonctionnaires devient un enjeu économique, politique, social, familial et moral. La généralisation du chômage suscite d’âpres discussions sur la répartition des postes de travail et les femmes fonctionnaires endossent le rôle de bouc émissaire. Les gouvernements et les autorités publiques des pays industrialisés plébiscitent, selon des modalités diverses, la «solution» d’une réglementation restrictive du travail des salariées des services publics.

Ce livre traite d’un épisode méconnu de l’histoire de la « ségrégation ordinaire » entre les sexes dans le monde du travail. Il montre que les nouvelles distinctions entre « travail masculin » et « travail féminin », intervenues dans les emplois publics durant les années 1930, ne reflètent pas des faits naturels mais qu’elles constituent l’aboutissement d’un long processus de différenciation engageant une multitude d’actrices et d’acteurs sociaux.

L’ouvrage propose une analyse croisée de l’offensive contre l’activité des salariées de la fonction publique en Suisse et en France, en y intégrant la dimension internationale de la campagne contre l’emploi féminin.

Cette approche permet de revisiter l’histoire politique, sociale, culturelle, économique et financière de cette période sous l’angle du genre et de renouveler un cadre d’analyse en histoire du travail et des féminismes.

Céline Schoeni est collaboratrice scientifique à l’Institut européen de l’Université de Genève

Extrait de l’introduction – La crise économique mondiale des années 1930 est une période caractérisée par une véritable offensive contre l’activité professionnelle féminine dans les services publics. Dans l’ensemble des pays industrialisés, le travail des femmes fonctionnaires pose problème aux différent-e-s actrices et acteurs sociaux et acquiert le statut d’enjeu économique, politique, social, familial et moral. En effet, la généralisation du chômage sous l’effet de la crise économique suscite d’âpres discussions sur la répartition des postes de travail et les femmes fonctionnaires endossent le rôle de bouc émissaire. Les détracteurs et les détractrices de l’emploi féminin, qui se recrutent aussi bien au sein des gouvernements, toutes tendances politiques confondues, que dans les milieux patronaux, syndicaux, pronatalistes et chrétiens-sociaux, proclament que les femmes envahissent les écoles et les administrations publiques, volant ainsi les postes bien rémunérés. Le travail des femmes fonctionnaires, érigé en acte préjudiciable au bien commun, est affublé de tous les maux : il priverait les chefs de famille d’un gagne-pain mérité, menacerait l’équilibre social, dénaturerait les femmes et détruirait la famille, cellule de base de l’État. Dès lors, les gouvernements et les autorités publiques des pays industrialisés touchés par la crise économique plébiscitent, selon des modalités diverses, la «solution» d’une réglementation restrictive du travail des salariées des services publics.

De manière plus générale, l’offensive remettant en cause le droit au travail des femmes fonctionnaires comporte une dimension symbolique. Elle constitue une réponse à la crainte diffuse d’une indifférenciation sexuée dans le monde du travail et de ses conséquences potentielles sur la sphère privée. La volonté de réaffirmation d’un système de genre, défini à la fois comme un ensemble des rôles sociaux sexués et un système de pensée ou de représentation définissant culturellement le masculin et le féminin et façonnant les identités sexuelles1, est donc essentielle à la compréhension de la remise en cause du droit au travail féminin durant les années 1930. En effet, l’expérience de la Première Guerre mondiale et la mobilisation des femmes aux abords des tranchées et sur le front arrière, y compris dans les pays dits neutres, attise cette angoisse masculine d’un «brouillage» des identités sexuées. Pourtant, comme le montre l’historienne Françoise Thébaud, la Première Guerre mondiale joue un rôle profondément conservateur du point de vue des rapports de sexe : l’idée que l’expérience du conflit émancipe les femmes est un lieu commun qui prend corps dès l’immédiate après-guerre et repose notamment sur les discours politiques et la littérature. Dans les pays occidentaux, la réponse à ce qui est perçu, par les contemporain-e-s, comme une dilution des rôles sociaux sexués (expérience de la Première Guerre mondiale, avènement du communisme «égalitaire» en Russie puis en URSS) se décline selon des modalités différentes, mais partout le rétablissement de l’ordre social et sexué est à l’ordre du jour. On observe un repli sur la famille, une glorification de la fonction sociale de la «mère-épouse-ménagère» au foyer et, plus particulièrement dans les nations décimées par la Première Guerre mondiale, une volonté de régénération nationale et de relèvement du taux de natalité. La volonté de normalisation du système de genre durant les années 1920 est d’autant plus forte que la fin de la Première Guerre mondiale engendre d’importants mouvements sociaux ou révolutionnaires qui traversent l’Europe et intègrent des revendications féministes, allant de l’exigence du droit de vote pour les femmes à la dissolution de la famille, pilier du système patriarcal et capitaliste. Les brèches ouvertes ne se referment toutefois pas complètement. Au prix de longues luttes, les femmes obtiennent le droit de vote dans plusieurs pays à la fin du premier conflit mondial et, dans les pays où cette question est sciemment bloquée par les instances politiques, comme en Suisse et en France, les campagnes suffragistes sont menées par des réseaux féministes, organisés en structures associatives aux niveaux national et international. (…)

Auteur : Céline Schoeni

Genre : Sociologie, Société

Éditeur : Antipodes, Lausanne, Suisse

Collection : Histoire et sociétés contemporaines

Annexes à télécharger (pdf)

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