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La Javanaise

La Javanaise Parution du livre le 13 octobre 2011 – Toto Koopman fut avant-guerre, le premier mannequin métis à devenir célèbre, puis une espionne déportée pour faits de résistance et l’égérie de la galerie d’art la plus singulière d’Europe dans la seconde moitié du XXe siècle. De l’île de Java aux studios de Vogue, du camp de concentration de Ravensbrück au Londres artistique et intellectuel des années 50 et 60, cette beauté polyglotte et courageuse, frivole et amorale, ne laissa personne indifférent. Pourquoi ?

Parce qu’elle ne cessait jamais de bousculer les conventions comme les servitudes. Loyale et irrésistible pour certains, perverse pour d’autres, elle collectionna sans aucun tabou des amants célèbres des deux sexes avant de choisir Erica Brausen, une Allemande inspirée qui lança Francis Bacon ; les deux femmes alors ne se quittèrent plus et exposèrent entre 1947 et 1973 le meilleur de la peinture et de la sculpture contemporaines.

Ceux qui l’ont connue sont unanimes : c’était un être unique et impossible à posséder. Femme phénix, femme mystérieuse, elle conçut sa vie comme un jeu romanesque dominé par le style et l’audace. A elle s’applique la maxime d’André Breton : « Seule la moindre perte d’élan pourrait m’être fatale ».

Jean-Noël Liaut est écrivain, traducteur et journaliste. Biographe de Karen Blixen et de Madeleine Castaing, il a également publié un essai sur l’excentricité et un journal de lecture consacré aux Mémoires de Saint-Simon

Extrait de l’introduction -« Mademoiselle ! Je n’ai jamais voulu me marier. » Ainsi répondait inévitablement Toto Koopman si un interlocuteur se hasardait à l’appeler madame, et ce jusqu’à la fin de sa vie – une longue vie d’audaces et de dangers, d’embrasements et d’intrigues, loin du ballet des rancoeurs et de la rouille de l’imagination. Une vie de charmeuse de serpents, dépouillée de tout manichéisme.

Croisement ravageur de Modesty Blaise et de la Madone des sleepings, Toto Koopman (1908-1991) fut le premier mannequin métis à devenir célèbre, une espionne déportée pour faits de Résistance et l’égérie de la galerie d’art la plus singulière d’Europe au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. De l’île de Java aux studios de Vogue, du camp de concentration de Ravensbrück au Londres artistique der années 50 et 60, cette beauté polyglotte et courageuse, frivole et amorale, ne laissa personne indifférent. Arrogante et perverse pour certains, loyale et irrésistible pour d’autres, Toto Koopman bouscula toutes les servitudes et ne rechercha que l’aventure et l’amour. Elle collectionna sans aucun tabou les amants des deux sexes – de Tallulah Bankhead à lord Beaverbrook – avant de choisir Erica Brausen, une Allemande inspirée qui lança Francis Bacon. Les deux femmes ne se quittèrent jamais et, de 1947 à 1973, exposèrent le meilleur de la peinture et de la sculpture contemporaines. Leur couple s’impose dans l’histoire de l’art et du goût.

Trop ostensiblement pittoresque, diront les esprits chagrins, et pourtant tout est vrai. Je dirais même que notre belle excentrique est loin d’avoir livré l’ensemble de ses mystères, car écrire un livre sur Miss K équivaut à vouloir éteindre le buisson ardent. Elle fut un être impossible à posséder, et ce dans tous les sens du terme.

L’existence de Toto Koopman semble estampillée d’une « Lubitsch touch » car la foule d’escrocs mondains, d’agents doubles, de séductrices volages, d’éminences grises et de génies qui l’entoure sort tout droit de l’un de ses films. Pourtant la réalité dépasse de très loin la fiction. Il suffit de choisir au hasard quelques êtres ayant marqué son destin : une fausse princesse russe mariée au fils de Conan Doyle – le père de Sherlock Holmes -, un héros de guerre devenu le bon génie de l’opéra de Covent Garden, une ennemie jurée de Mao ou encore le philosophe ésotérique Gurdjieff, dont Erica Brausen et Toto Koopman furent les disciples, tout comme elles formèrent un déroutant trio avec Francis Bacon pendant plus de dix ans. Un entourage au diapason de cette femme dont le credo aurait pu être la maxime d’André Breton : « Seule la moindre perte d’élan pourrait m’être fatale .»

En découvrant l’existence de Toto Koopman, j’ai pensé à la forêt qui marche dans Macbeth. L’ange du bizarre ayant toujours été mon allié, j’ai été intrigué. J’ignorais alors que mon enquête se déroulerait à travers toute l’Europe, que je consulterais aussi bien les archives du Conservatoire Chanel que celles de la Préfecture de police de Paris, que j’entrerais en correspondance avec les services secrets hollandais et que les témoins rencontrés seraient aussi singuliers qu’Edmonde Charles-Roux, Denise René, Peter Brook ou le professeur Raoul Tubiana, entre autres.

Toto Koopman concevait la vie comme un jeu romanesque dont le style et l’audace ne furent jamais les parents pauvres, et suivre les traces de cette femme-phénix donne la sensation d’ausculter une héroïne des Métamorphoses d’Ovide, l’un de ces personnages aux multiples transformations. Traquer sa piste c’est se retrouver dans l’atelier des peintres Max Beckmann et Joseph Oppenheimer, pour qui elle posa, assister aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 et convoquer les fantômes de l’espionnage international, Moura Boudberg ou Stewart Menzies, le célèbre « M » des aventures de James Bond. Et lorsqu’elle devint archéologue et participa à de nombreuses fouilles, son mentor ne fut autre que Max Mallowan, époux d’Agatha Christie.