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Un joli monde : romans de la prostitution

Date de parution du livre le 10 janvier 2008 – Gustave Flaubert a confessé qu’il ne pouvait pas voir passer une prostituée sur le boulevard sans avoir un battement de cœur.

Le destin des  » filles publiques  » lui chatouillait l’âme. Étrange miroir que celui que lui tendaient leurs décolletés et leurs lèvres peintes :  » Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d’intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d’or, qu’en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses.  » Au XIXe siècle, présentes au cœur des villes, et pas seulement dans les bas quartiers, offertes sur le trottoir ou enfermées dans des bouges, elles habitent les rêves et les obsessions.

Un joli monde est une anthologie consacrée aux filles les plus modestes, celles de basse condition, figures de la rue ou de la maison close, promises aux plus extrêmes des solitudes. Beaucoup d’écrivains les ont fréquentées, aimées parfois, peintes souvent dans les pages de leurs livres. Suffisamment en tout cas pour que l’on puisse parler d' » écrivains de filles « . Un certain nombre d’entre eux, Maupassant, Jean Lorrain, Charles-Louis Philippe, J.-K.Huysmans ou Léon Bloy, pour n’en citer que quelques-uns, ont pris les filles publiques pour héroïnes. Ils ont sondé la vérité de leurs personnages de l’intérieur, bien au-delà de leurs apparences de simples objets sexuels, s’attachant parfois, comme Edmond de Goncourt, à faire oeuvre de médecin, de savant ou d’historien. Un joli monde a aussi convoqué quelques hommes de lettres remarquablement oubliés, tels Paul Adam (Chair molle) ou Eugène Montfort (La Turque), et des écrivains francophones, comme Georges Eekhoud, qui a illustré avec force les bas-fonds du  » riddeck  » d’Anvers.

Des documents d’époque font écho à ces textes de fiction qui tous nous parlent de l’amour et de sa profanation. Daniel Rondeau

Daniel Grojnowski est professeur émérite à l’université Paris VII-Denis Diderot, et Mireille Dottin-Orsini, professeur de littérature comparée à Toulouse II.

  • La revue de presse Jacques de Saint Victor – Le Figaro du 21 février 2008

Mais, indéniablement, la réputation internationale de Paris, la Ville Lumière, celle des plaisirs et des «petites femmes», des «cocottes», des «catins», des «gueuses» ou autres «grisettes», atteint son paroxysme à l’heure du Second Empire puis de la République des Jules. À croire que l’esprit prude appelle son contraire. On peut s’en convaincre à la lecture du bel ensemble publié par Daniel Grojnowski et Mireille Dottin- Orsini qui, pour la première fois, a réuni les romans et nouvelles qui ont illustré la prostitution dans le siècle où triomphe la vertu bourgeoise…

Cette anthologie littéraire s’accompagne de documents plus rares et, peut-être pour cette raison, plus passionnants encore. On lira par exemple les extraits de la fameuse étude sur La Prostitution à Paris au XIXe siècle d’un médecin philanthrope, Alexandre Parent-Duchâtelet, qui, sous la Restauration, a enquêté pendant huit ans pour essayer de comprendre la situation des prostituées parisiennes.

Extrait de la préface : La prostituée, dans la littérature, connaît toutes sortes d’avatars. La figure de ces femmes qui exercent «le plus vieux métier du monde» – comme on dit – se retrouve de tout temps et dans toutes les cultures : elle est universelle. À son sujet, chaque lecteur, chaque lectrice, est en mesure d’évoquer son type de prédilection, chaque époque désigne son archétype, car elle existe au pluriel. De l’hétaïre à la putain, le répertoire des rôles semble inépuisable ; la bibliothèque du lettré ou de monsieur Tout-le-monde recense d’innombrables personnages, à jamais inscrits dans les mémoires. Les courtisanes de Pétrone et de l’Arétin, les «respectueuses» de Jean-Paul Sartre ou de Jean Genêt, forment un cortège de «filles» en farandole ou en parade, que leur déchéance a rendues célèbres. Manon Lescaut, Moll Flanders, Fantine, Marion Delorme, Marguerite Gautier, Carmen, Thaïs, Odette de Crécy, Mrs Warren, la Belle de jour ou la Madone des sleepings… Lorsqu’il évoque ce florilège, le lecteur perd la tête et ne sait plus à quelle figure de la séduction se vouer.

Le thème littéraire de la prostituée n’a pas de contours précis, d’autant que le mot porte une symbolique qui varie à l’infini, allant de la déchéance à l’expiation et à la transfiguration. La prostituée est le lieu de toutes les fantaisies masculines. En elle s’incarnent les désirs inavoués. Elle réveille des angoisses qui gîtent au plus secret des âmes et fait l’objet de multiples et savoureuses considérations sur la Femme. Elle révèle les valeurs qui se jouent «à la bourse des plaisirs», accomplissant le rêve impossible d’un pur Éros pour lequel la relation affective n’a pas lieu d’être, ou d’un absolu qui réconcilie l’impureté maléfique et le souverain Bien. Elle accompagne alors de sa sollicitude celui qu’assujettissent les épreuves de l’autopunition, elle sanctifie la déchéance, et aménage des jouissances inimaginées dont elle détient le secret. Elle est enfin la Muse inspiratrice,

Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère,

la sœur dont le giron est havre de perdition :

Les putains de Marseille ont des sœurs océanes
Dont les baisers malsains moisiront votre chair.

En présence de cette multitude d’emplois, au sens théâtral du mot, on est en droit d’établir des catégories, de sérier des modes, de rappeler qu’il existe à travers les âges ainsi qu’à une époque donnée des prostitutions, aussi diverses que le sont les groupes humains dans les sociétés modernes. Un recueil qui prend pour titre Un joli monde. Romans de la prostitution pourrait se consacrer à des œuvres romantiques, licencieuses, érotiques, grivoises ou militantes, s’il s’en tient, pour le domaine francophone, à la «grande époque» des XIXe et XXe siècles : question de goûts, sans aucun doute, mais surtout d’enjeux. On trouvera ici des récits datés (ils ont été publiés entre 1875 et 1906), un ensemble de romans et nouvelles qui donnent à considérer un type de personnage reproduit avec tant d’insistance qu’il impose une présence. Il s’agit de la putain, fille des bordels et des trottoirs, dont un certain nombre d’écrivains, souvent de premier ordre, se sont emparés pour en faire un bien commun. Même si elle est historiquement localisée, cette figure a traversé les époques. Elle représente la prostituée par excellence, la gueuse de bas étage, la «pute» une fois pour toutes définie, dont chacun croit pouvoir parler en connaissance de cause.

IMAGES DE LA PROSTITUTION

Un patrimoine culturel

De la prostitution et des prostituées, nous avons tous, hommes et femmes, jeunes et vieux – usagers ou non -, une vision familière. On la doit à la fois aux conversations ordinaires, aux rencontres de la vie urbaine et à toutes sortes de représentations que diffuse la culture : des chansons en vogue aux récits pittoresques, égrillards ou lascifs, et surtout aux arts de l’image. À différentes époques, la caricature, la photographie puis le cinéma ont multiplié les relais entre les différents modes d’expres­sion. Tel dessinateur grave des planches pour La Fille Élisa d’Edmond de Goncourt, tel autre met en récit les aventures des «marcheuses» qu’il s’est plu à croquer. Le septième art compte de nombreuses adaptations de récits – notamment de Maupassant – dues à des metteurs en scène de renom comme Mikhaïl Romm, Robert Wise, Kenji Mizoguchi, Christian-Jaque ou Max Ophüls. C’est ainsi que Madeleine Renaud et Danielle Darrieux prêtent leurs traits à Madame, la patronne de La Maison Tellier, et à Rosa, l’une des «filles» qui prennent la clef des champs «pour cause de première communion».

Auteur : Mireille Dottin-Orsini | Daniel Grojnowski

Genre : Sciences humaines et sociales

Éditeur : R. Laffont, Paris, France

Collection : Bouquins